À l’occasion de la Journée internationale des forêts, le 21 mars, Greenpeace Afrique a organisé une mobilisation à l’Institut des relations internationales du Cameroun pour alerter sur la déforestation massive dans le Bassin du Congo et les violations des droits des communautés locales.
« La forêt camerounaise disparaît à un rythme alarmant, et avec elle, les vies et les droits des communautés qui en dépendent ». Stella Tchoukep, chargée de la campagne Forêts chez Greenpeace Afrique alerte sur une situation qu’elle qualifie de désastreuse.
Selon elle, dans plusieurs régions du pays, notamment dans le Sud et l’Est, des milliers d’hectares de forêts sont convertis en plantations d’hévéa et de palmier à huile, ou cédés à de grands projets dits d’utilité publique. Routes, barrages, agro-industries. Ces initiatives, présentées comme des leviers de développement, entraînent une transformation rapide des paysages forestiers.
Mais derrière cette dynamique, les impacts sont lourds. Des écosystèmes sont détruits et une biodiversité en danger. Pour Greenpeace, la disparition des forêts entraîne une perte massive de biodiversité. Des espèces emblématiques comme les grands singes ou les perroquets gris d’Afrique qui voient leur habitat se réduire drastiquement.
Une déforestation « légale » au nom du développement
À première vue, tout semble encadré. Les projets agro-industriels s’installent avec des autorisations, des investisseurs et des discours bien rodés. Hévéa, palmier à huile, infrastructures publiques. Autant d’initiatives présentées comme des moteurs de croissance et d’emploi.
Mais sur le terrain, la réalité est plus brutale. Des milliers d’hectares de forêt sont rasés pour laisser place à des monocultures.
« On nous a pris nos terres », lance Félicité Ngon Bissou, présidente des femmes riveraines des plantations de la Socapalm à Édéa. Porte-voix des communautés fragilisées, elle mène depuis son village d’Apouh, dans la région du Littoral, un bras de fer avec la Société camerounaise des palmeraies (Socapalm), filiale du groupe luxembourgeois Socfin. L’industriel est accusé de s’être accaparé des centaines d’hectares de terres appartenant aux communautés villageoises pour y planter du palmier à huile.
« Notre situation ne fait qu’empirer. On est privés d’eau. On ne peut plus accéder à nos plantations, situées à 17 km au-delà des champs de palmier. La Socapalm a creusé de grandes tranchées autour de nos maisons pour nous empêcher de passer. Elle a fait construire un poste de gendarmerie pour nous surveiller. Ils nous mènent la vie difficile », s’alarme l’activiste.
Face à ces accusations, la Socapalm a publié en 2025 un communiqué officiel. Elle conteste l’ensemble des conclusions des rapports d’ONG sur la confiscation de plus de 1 000 hectares de terres. L’entreprise estime que les reproches formulés reposent sur « des interprétations erronées » et rappelle que « l’ensemble de ses titres fonciers ont été délivrés par l’État camerounais ».
Dans plusieurs localités du Cameroun, les habitants racontent la même histoire : des terres attribuées sans réelle consultation, des forêts dévastées et des moyens de subsistance perdus. « Avant, on vivait de la chasse, de la pêche et de nos cultures. Aujourd’hui, tout est loin ou interdit », confie un habitant Baka de 64 ans, installé à Sagmelima dans la région du Sud, et ayant requis l’anonymat. Né dans un campement en pleine forêt équatoriale, il raconte :
« Quand j’étais petit, on vivait dans la forêt. Mes parents chassaient et pêchaient. Quand nous étions malades, ils cueillaient des feuilles et des écorces pour nous soigner. Nous sommes un peuple de la forêt. Et un matin, on apprend qu’on doit partir. On va cultiver l’hévéa. Nous avons tout abandonné. Aujourd’hui, vivre dans les villages bantous, ce n’est pas notre mode de vie », soupire-t-il.
L’orpaillage enfonce le clou
La forêt de l’Est camerounais, l’une des plus riches d’Afrique centrale, abrite des espèces emblématiques comme les grands singes, les éléphants de forêt et les perroquets gris. Un équilibre fragile, aujourd’hui menacé par l’activité humaine, notamment l’exploitation minière artisanale et semi-mécanisée dans la Kadey et le Lom-et-Djerem.
Ici, la logique est différente : il ne s’agit plus seulement de remplacer la forêt, mais de la creuser, de la retourner et de l’épuiser. Les sols sont éventrés, les cours d’eau troublés, parfois contaminés. L’usage de substances comme le mercure inquiète pour ses effets sur la santé et l’environnement.
Autour des sites miniers, de nouveaux déséquilibres apparaissent : afflux de populations, insécurité, travail des enfants et conditions de vie précaires.
Une étude publiée par le FODER en 2025 révèle qu’en 14 ans, la superficie minière a augmenté de 5 000 %, passant de 82 hectares en 2010 à plus de 4 600 hectares en 2024, soit une multiplication par 56. Cette dynamique s’est accompagnée d’une perte estimée à près de 270 000 hectares de forêt primaire.
« L’exploitation des ressources naturelles se fait très souvent sur des terres revendiquées par les communautés au titre de leurs droits fonciers coutumiers. Loin de favoriser le développement local, ces projets causent des dommages environnementaux et sociaux considérables », souligne Stella Tchoukep.
L’appel de Greenpeace
Greenpeace Afrique appelle le gouvernement camerounais à renforcer les mécanismes de protection des forêts, tout en garantissant les droits des communautés qui en dépendent.
L’organisation plaide pour la reconnaissance et la sécurisation des droits fonciers coutumiers des peuples autochtones et des communautés locales.
Elle recommande également l’instauration d’un moratoire sur les nouveaux projets pétroliers, gaziers, miniers et agro-industriels dans les zones à haute valeur écologique, ainsi qu’un accès direct et équitable des communautés aux financements climatiques.
Par Jean Charles Biyo’o Ella