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Cameroun : entre pauvreté et survie, l’orpaillage vide les écoles

Des élèves, dans un chantier minier à Zomboi

À l’Est du Cameroun, les salles de classe se vident pendant que les rivières se remplissent d’enfants à la recherche d’or.  Entre espoir de richesse rapide et pauvreté, l’avenir est sacrifié sur l’autel de l’orpaillage.

« Nous n’avons reçu aucun élève cette année au CM2. Ils ont tous déserté pour aller chercher l’or dans les mines », témoigne Adamou Oumarou Théophile. Le cœur lourd, l’instituteur et directeur de l’école publique de Zomboi, à 45 km de Garoua-Boulaï, raconte la réalité de ses élèves dans ce village entouré de plusieurs sites d’orpaillage.

« Regardez vous-même comment les salles sont vides. Il n’y a personne », déplore-t-il. « Si vous allez à la mine de l’autre côté du village, vous les trouverez là. Avec leurs parents, entrain de fouiller la boue ». A la rentrée scolaire 2025, l’établissement avait enregistré un effectif d’environ 200 élèves. Un trimestre plus tard, il s’est vidé de la quasi-totalité.

Actions civilo-militaires du BIR

Frontalière de la République centrafricaine par le fleuve Kadey. La localité de Zomboi a subi entre 2013 et 2015 des incursions liées au conflit opposant les groupes Séléka et Anti-Balaka. Pour endiguer les enlèvements avec demande de rançon, le BIR (Bataillon d’Intervention Rapide), a implanté une base sur la ligne frontalière et multiplié des actions sociales. L’école primaire du village a ainsi été rénovée et équipée en matériel. Mais ce rideau social a vite été rattrapé par une autre réalité : le silence de la cour de récréation. Chaque matin, Adamou Oumarou Théophileouvre les portes de l’école, espérant que des enfants franchiront enfin le seuil de la classe. Mais la cour reste vide. Les bancs sont froids et silencieux.

Les enfants, contraints ou séduits par l’illusion de richesse facile, abandonnent leurs livres pour des pioches et des seaux de terre boueuse.

« Je les vois parfois passer ici en route avec leurs parents pour aller au chantier d’or. Lorsqu’ils me voient, ils détournent la tête. Depuis près de dix ans, je les sensibilise sur l’importance de l’école. Mais à un moment, on se fatigue un peu. Surtout lorsque vous avez en face de vous des interlocuteurs sourds, des gens qui refusent de vous écouter ou de regarder la vérité en face, aveuglés par les miettes tirées de la mine ».

Les familles pauvres, prises au piège de la misère

Dans les localités minières du Cameroun, certaines familles pauvres considèrent le sacrifice de l’éducation comme nécessaire. Mais à quel prix ? s’interroge un fils de la région de l’Est et élite de la localité de Garoua-Boulaï.

Il fait remarquer que chaque grain d’or ramassé par un orpailleur est certes une victoire, mais une victoire amère face à l’éducation volée.

« Les enseignants de nos localités se retrouvent souvent impuissants face aux enfants innocents et aux parents qui ne comprennent pas grand-chose », analyse-t-il.

« Quand je vois leurs cahiers abandonnés dans la poussière, je ressens un désespoir profond… Ces enfants sont en train de vendre leur avenir pour quelques grains de métal. L’orpaillage n’est pas seulement un vol d’éducation, c’est aussi un danger permanent », soupire notre interlocuteur. Cette réalité ne se limite pas à Zomboi. Dans plusieurs localités minières de la région de l’Est, l’école perd progressivement ses élèves. Sur le site d’orpaillage de Kambele dans l’arrondissement de Batouri, les statistiques rapportées par la Sonamine démontrent que sur 580 élèves inscrits en 2023 en début d’année scolaire, seulement 263 sont restés jusqu’en fin d’année. 317 apprenants sont sortis du circuit. Pour quelques parents rencontrés sur le site de Kambele, « l’avenir de l’école est incertain alors que l’orpaillage est concret ». Autrement dit, explique Olivier, rencontré dans une piscine artisanale avec un mineur de moins de 15 ans, « un enfant orpailleur a l’assurance de gagner en moyenne 5000 CFA par jour lorsqu’il est au chantier. S’il n’a pas la force de creuser, il peut aider un adulte à laver la boue dans la piscine. Il peut également laver le tapis ou faire d’autres petites tâches. Ce qu’il n’aurait pas eu s’il passait une journée à l’école ». Cette déclaration est toutefois nuancée par le témoignage de Fifi, une fillette de 13 ans. « Ma mère est venue me laisser chez ma tante pour aller à l’école. Mais comme ma tante est enceinte, j’ai laissé l’école pour l’accompagner ici laver la boue pour chercher l’argent », confesse la gamine. Mais face au regard de son parent, elle se tait et fond en larmes.

Si les ONG environnementales, notamment le Centre pour l’environnement et le développement (CED) et Forêts et Développement Rural (FODER), dénoncent ce cycle cruel des enfants privés d’école, exploités par la misère et la soif d’or, les réponses tardent à produire leurs effets.

« Zéro enfant dans la mine ».

En 2021, la Société nationale des mines (Sonamine), bras opérationnel de l’État dans le secteur minier, a lancé l’opération « Zéro enfant dans la mine ». L’initiative vise à faire sortir les enfants des sites miniers et à les réinsérer dans le système scolaire.

Mais sur le terrain, les résultats restent mitigés. D’après la Sonamine, l’une des étapes importantes reste la lutte contre la pauvreté, mais aussi l’irresponsabilité, voire la démission de certains parents.Malgré les campagnes de sensibilisation et les alertes des autorités, les rivières et les trous abandonnés continuent d’appeler. « Le combat est quotidien, épuisant et parfois désespérant », explique une source au sein de la Sonamine.  Si elle salue les efforts faits jusqu’ici par l’institution, elle estime que le plus difficile reste à faire. Convaincre les parents. Car chaque nouveau site minier découvert emporte un peu plus d’élèves loin des salles de classe.

Jean Charles Biyo’o Ella

LeRelais237

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